La quatrième solitude

16 septembre 2025
Regard vif, la quarantaine, prête à faire rayonner le Québec. Caroline, femme d’affaires brillante, avait tout : un produit innovant, des investisseurs, des clients fidèles.
Elle est pourtant venue me voir à bout de souffle. « Je ne comprends plus, me dit-elle. On fait ce qu’il faut, nous exportons mais l’État bloque. Permis interminables, formulaires kafkaïens, délais qui me coûtent des contrats. Pendant que j’attends, mes concurrents étrangers avancent. »
Pour le professionnel des relations gouvernementales que je suis, Caroline symbolise une réalité fréquente : des entrepreneurs prisonniers d’un labyrinthe administratif qui gruge leurs marges. Comme beaucoup, elle avait sous-estimé l’importance de sa relation avec l’État — et en payait le prix.
Il ne faut pas avoir frayé longtemps en politique canadienne pour avoir entendu parler des deux solitudes : anglophones et francophones. Deux pans de notre société liés par le destin, mais souvent incapables de se comprendre. Notre société a même reconnu une troisième solitude : les peuples autochtones. Longtemps ignorés et contraints de vivre en marge des deux autres. Après les solitudes culturelles et sociales, L’Ère du temps semble être aux solitudes économiques et politiques. À mon avis, force est de constater aujourd’hui qu’il y a une quatrième solitude : le secteur privé.
Il ne s’agit pas d’assimiler la situation des autochtones à celle des entrepreneurs, mais de parler d’isolement politique. La réalité est que les entrepreneurs sont souvent réduits au silence dans notre système. Non par choix, mais parce que leurs besoins sont mal compris. Ils parlent un langage que l’État n’entend pas, souvent victimes d’une industrie du “non” bien rodée qui freine ses projets, surtout au Québec. Comme société, nous ne pouvons plus ignorer ce phénomène sans en payer nous-mêmes le prix un jour.
Dans un monde marqué par l’essor de l’IA, la multipolarité géopolitique, le commerce accéléré et la compétition internationale, les États reprennent un rôle central. Partout, le nationalisme économique refait surface : tarifs américains, politiques industrielles durcies en Europe, malgré le ton conciliant, et exigences strictes d’une Chine aux aspirations hégémoniques. Dans ce contexte, les gouvernements façonnent de plus en plus les règles du jeu. Pour une entreprise privée, ne pas être présente dans ce dialogue, c’est accepter de jouer une partie dont les règles seront écrites par d’autres. C’est se condamner à subir, pendant que les concurrents mieux organisés tirent profit des politiques publiques.
Il y a plus de deux ans, chez Boléro, nous nous donnions la mission d’être la voix décomplexée des entreprises privées auprès des gouvernements. Aucun de nos clients n’appartient à la sphère publique ou parapublique. Ce choix volontaire nous permet d’éviter tout conflit d’intérêts et de défendre le privé sans compromis.
Pourquoi?
Il est impératif que les entreprises disposent d’une voix directe. Il est temps de reconnaître que leurs intérêts sont aussi collectifs : chaque emploi, chaque investissement, chaque innovation est un acte de bien commun. Les entreprises privées ne sont pas de simples agents économiques : elles sont des piliers sociaux, régionaux et humains.
Il est temps aussi de sortir de la méfiance. L’État n’est pas l’ennemi de l’entreprise, pas plus que l’entreprise n’est l’ennemie de l’État. Ils sont des partenaires liés par un destin commun. Les gouvernements fixent des orientations et protègent l’intérêt général. Mais sans l’apport du secteur privé, ces orientations restent des vœux pieux, théoriques.
Caroline l’a compris trop tard. Son silence face à l’État lui a coûté cher. Trop d’entreprises commettent encore la même erreur. Même les entreprises les plus puissantes se heurtent à la complexité réglementaire, aux retards administratifs ou aux revirements politiques. Nous voulons remédier à cela.
La quatrième solitude se bat souvent seule dans l’ombre, mais son droit d’être entendue par l’État est aussi fondamental que celui des autres forces de la société. Ce droit inaliénable ne doit être ni édulcoré ni marginalisé. Il faut travailler à briser l’isolement du privé sur les collines parlementaires puisque chaque fois qu’un projet d’envergure voit le jour — qu’il vienne d’une PME ou d’un grand fleuron québécois — ce ne sont pas seulement ses actionnaires ou dirigeants qui en bénéficient. Ce sont leurs employés, leurs familles, leurs communautés, et l’ensemble de la société.
Ne perdons pas de vue que, sans la quatrième solitude, les trois autres s’effondrent.
Bruno Leblanc
Président
Boléro Stratégies



